Rassurez-vous, trop généreux ami, je n’ai pas voulu vous écrire que mes jours ne fussent en sûreté, et que moins agitée, je ne pusse calmer vos inquiétudes. Je vis ; le destin le veut, je me soumets à ses lois.
Les soins de votre aimable sœur m’ont rendu la santé, quelques retours de raison l’ont soutenue. La certitude que mon malheur est sans remède a fait le reste. Je sais qu’Aza est arrivé en Espagne, que son crime est consommé, ma douleur n’est pas éteinte, mais la cause n’est plus digne de mes regrets ; s’il en reste dans mon cœur, ils ne sont dus qu’aux peines que je vous ai causées, qu’à mes erreurs, qu’à l’égarement de ma raison.
Hélas ! à mesure qu’elle m’éclaire, je découvre son impuissance, que peut-elle sur une âme désolée ? L’excès de la douleur nous rend la faiblesse de notre premier âge. Ainsi que dans l’enfance, les objets seuls ont du pouvoir sur nous ; il semble que la vue soit le seul de nos sens qui ait une communication intime avec notre âme. J’en ai fait une cruelle expérience.
En sortant de la longue et accablante léthargie1 où me plongea le départ d’Aza, le premier désir que m’inspira la nature fut de me retirer dans la solitude que je dois à votre prévoyante bonté : ce ne fut pas sans peine que j’obtins de Céline la permission de m’y faire conduire ; j’y trouve des secours contre le désespoir que le monde et l’amitié même ne m’auraient jamais fournis. Dans la maison de votre sœur, ses discours consolants ne pouvaient prévaloir sur les objets qui me retraçaient sans cesse la perfidie2 d’Aza.
La porte par laquelle Céline l’amena dans ma chambre le jour de votre départ et de son arrivée ; le siège sur lequel il s’assit, la place où il m’annonça mon malheur, où il me rendit mes Lettres, jusqu’à son ombre effacée d’un lambris où je l’avais vu se former, tout faisait chaque jour de nouvelles plaies à mon cœur.
Ici je ne vois rien qui ne me rappelle les idées agréables que j’y reçus à la première vue ; je n’y retrouve que l’image de votre amitié et de celle de votre aimable sœur.
Si le souvenir d’Aza se présente à mon esprit, c’est sous le même aspect où je le voyais alors. Je crois y attendre son arrivée. Je me prête à cette illusion autant qu’elle m’est agréable ; si elle me quitte, je prends des Livres, je lis d’abord avec effort, insensiblement de nouvelles idées enveloppent l’affreuse vérité qui m’environne, et donnent à la fin quelque relâche à ma tristesse.
L’avouerai-je, les douceurs de la liberté se présentent quelquefois à mon imagination, je les écoute ; environnée d’objets agréables, leur propriété a des charmes que je m’efforce de goûter : de bonne foi avec moi-même je compte peu sur ma raison. Je me prête à mes faiblesses, je ne combats celles de mon cœur, qu’en cédant à celles de mon esprit. Les maladies de l’âme ne souffrent pas les remèdes violents.
Peut-être la fastueuse décence3 de votre nation ne permet-elle pas à mon âge, l’indépendance et la solitude où je vis ; du moins toutes les fois que Céline me vient voir, veut-elle me le persuader ; mais elle ne m’a pas encore donné d’assez fortes raisons pour me convaincre de mon tort ; la véritable décence est dans mon cœur. Ce n’est point au simulacre de la vertu que je rends hommage, c’est à la vertu même. Je la prendrai toujours pour juge et pour guide de mes actions. Je lui consacre ma vie, et mon cœur à l’amitié. Hélas ! quand y règnera-t-elle sans partage et sans retour ?
1. Léthargie : état de torpeur, d'apathie. 2. Perfidie : trahison. 3. Fastueuse décence : très grand respect des convenances.
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